14 mars 2019

[Interview] Jérémy Lamri, Directeur Innovation, Recherche et Prospective chez JobTeaser

Jérémy Lamri, Directeur Innovation, Recherche & Prospective chez JobTeaser, fondateur du Lab RH et de Monkey tie, répond à toutes nos questions sur les innovations RH qu’il estime essentielles, les compétences qui feront la différence demain, et sa vision d’un parcours carrière universel.

🖊️Ton propre parcours est loin d’avoir été linéaire. Tu as fait de la physique, du management, de la finance, des sciences cognitives, tu es un entrepreneur dans l’âme, tu as lancé associations, entreprises et écosystèmes. Est-ce que toi-même tu t’es “cherché” comme le font beaucoup de jeunes avec qui travaille JobTeaser ?

Oui, c’est certain. Je me suis même beaucoup cherché. Je me suis trouvé, re-perdu et retrouvé de nombreuses fois dans mon parcours. Je pense qu’on ne se trouve pas une fois pour toutes. Pas tant qu’on ne comprend pas sa mission de vie, et les valeurs avec lesquelles on veut y parvenir. Moi par exemple, j’ai compris ma mission de vie l’été dernier, après douze ans d’expériences professionnelles très diverses, dans un moment de remise en question profonde.

Le déclic, ça a été juste avant d’arriver chez JobTeaser. Je me suis posé la question de pourquoi j’ai été prêt à investir autant d’énergie dans mes activités : Monkey tie, le Lab RH, la thèse de doctorat, les livres et les publications, les conférences, la presse. C’est au cours de ces dernières années que j’ai mis le plus d'énergie de toute ma vie et que j’en ai le plus bavé, et pourtant, j’étais épanoui et convaincu que c’était nécessaire. Il y a des choses dans ma vie qui m’ont demandé beaucoup moins d'énergie, qui étaient beaucoup plus simples et accessibles, mais qui m’ont beaucoup plus épuisé, voire démotivé. Et donc, j’ai mis du temps à comprendre que j’avais une raison qui me poussait à faire ce genre de choses là, comme mon doctorat, Monkey tie, le LabRH, et aujourd’hui JobTeaser…

" Au plus profond de moi-même, je ressens le besoin irrépressible de contribuer à l’émergence d’un futur où chaque personne a la chance de faire la différence et de se réaliser. Un futur plus équitable, plus éthique, et plus optimiste. Je me sens désormais parfaitement aligné avec l’énergie que j’investis, car cette mission retranscrit également les valeurs selon lesquelles je veux vivre et me connecter au monde."

🖊️Tu as fondé le Lab RH qui cherche à favoriser l’innovation dans le monde des RH. Quelles sont les innovations que tu estimes être urgentes et nécessaires en RH aujourd’hui ?

On peut aller très loin dès qu’on parle de cela, mais pour moi il y en a au moins deux qui sont liées à la manière dont le travail est en train de changer. Pendant très longtemps, les entreprises se sont intéressées à des codes assez fermés, comme le diplôme ou l’expérience…  Aujourd’hui beaucoup de métiers évoluent, et évoluent vite. On se rend compte que la qualité principale qu’on va rechercher, c’est la capacité des gens à s’adapter et à apprendre tout au long de la vie. Donc je pense que parmi les innovations essentielles qui doivent entrer aujourd’hui dans les ressources humaines, se trouve la capacité à identifier ces nouvelles compétences, et ensuite, logiquement, la capacité à les développer.

🖊️Ce sont les fameuses compétences du 21ème siècle, sujet de ton dernier ouvrage ?

Oui ! Aujourd’hui, et plus que jamais, il faut s’adapter, et c’est la force de l’Homme dans la nature. L’Homme a toujours réussi à s’adapter pour modifier et contrôler son environnement. Aujourd’hui, face notamment à l’intelligence artificielle, l’Homme doit retrouver cette aptitude à s’adapter. Finalement ce n’est pas tout à fait les compétences du 21ème siècle dont on parle, c’est plutôt celles dont on a besoin critiquement au 21ème siècle.

🖊️ Dans ton livre, tu parles du fait que la France a pris connaissance assez tardivement de ces compétences. Selon toi, quelle est la raison de cela ?

La France est en retard sur ces éléments là. C’est le sujet qu’on appelle les “soft skills”. Un élément qui nous permet de dire que la France est en retard, c’est justement qu’on appelle cela les “soft skills”. C’est un terme anglais. En français, on parle de “compétences transférables” ou “compétences transversales”, mais ce n’est pas quelque chose qui est entré dans le langage commun, ce n’est pas culturel.

La France est un pays d’experts avant tout. A ce titre-là, on préfère les compétences techniques, dont on a beaucoup valorisé le diplôme comme marque de la compétence technique a priori, mais aussi marque d’une classification sociale, même si je n’aime pas dire cela.

" En France, il faut généralement avoir l’intitulé de diplôme qui colle avec l’intitulé du poste visé. Dans les pays anglo-saxons, tu peux avoir un diplôme en Histoire de l’Art et finir trader dans les matières premières."

🖊️ Il y a depuis un certain temps un débat sur le rôle des écoles et universités dans le parcours d’un jeune… ou d’un moins jeune. Certains experts estiment que les études supérieures servent à s’ouvrir l’esprit, de manière plus large qu’en termes de préparation à un cadre professionnel. D’autres au contraire estiment que le rôle de l’université est d’assurer l’employabilité. Et toi ? Où te positionnes-tu dans ce débat ?

" Je pense que l’enseignement supérieur devrait être un enseignement d’expertise et d’approfondissement, ainsi qu’un lieu d’enseignement des techniques de recherche d’emploi et d’employabilité. L’enseignement général, apprendre à réfléchir, à s’adapter, à s’ouvrir sur le monde, etc., j’estime que c’est le primaire et le secondaire qui doivent faire cela. Mais dans la mesure où toute la chaîne est à revoir largement, il est impossible d’être aussi catégorique en 2019 !"

En formation continue, bien sûr qu’il faut pouvoir accéder à des expertises aussi, c’est tout l’intérêt de se mettre à jour. Pour les citoyens de manière générale, désireux de s’ouvrir sur le monde, on doit proposer des cours qui sont des cours d’ouverture, et non que des cours d’expertise. Mais je pense que de manière générale, le rôle de l’enseignement supérieur est de faire le sas entre l’école et le monde dans lequel nous sommes amenés à créer de la valeur économique ET sociale.

🖊️ Peux-tu me parler des principaux projets de JobTeaser en matière de prospective et d’innovation ?

En matière de prospective, cette année nous allons avoir quatre travaux à mener. Tout d’abord, définir la méthode scientifique de prospective JobTeaser, qui va nous permettre de dresser des scénarios. Et à partir de là, nous allons mener trois études : une étude sur le recrutement des jeunes, une étude sur l’enseignement supérieur et un état des lieux et tendances de la Career Tech.

" La Career Tech est le segment de marché qui correspond à tous les acteurs de l’orientation et de l’évolution professionnelle, ce sont les acteurs qui sont entre ceux de l’EdTech et ceux de la HRTech. Ce segment est très peu structuré et très peu professionnalisé aujourd’hui, pourtant les acteurs sont nombreux. Il faut les regrouper en un coeur d’écosystème."

En matière de recherche, en 2019 nous avons notamment un gros enjeu, celui de développer des outils qui permettent à la nouvelle génération de mieux se connaître. Cela passe par permettre aux jeunes de découvrir leur personnalité, leurs moteurs de motivation, pouvoir faire l’état de leurs soft skills, mais aussi définir leur projet professionnel, ou encore identifier leurs “aptitudes cognitives”, une partie spécifique des soft skills qui est liée aux tendances du recrutement. Nous étoffons donc l’équipe R&D avec plusieurs docteurs et doctorants en sciences sociales et cognitives.

Et en 2020, nous travaillerons sur la création d’outils avancés qui permettent de développer des aspects particuliers du comportements, comme la confiance en soi, la bienveillance, et également des aptitudes cognitives : créativité, esprit critique, communication, et collaboration.

🖊️En tant que chercheur prospectiviste, quels sont tes sujets du moment, les grandes questions prospectives que tu te poses sur le futur du travail et de l’orientation ?

La première, c’est “Est-il possible de créer un parcours de carrières universel ?”. J’ai la conviction que, quelles que soient les personnes, elles peuvent être accompagnées à travers un même parcours, où chaque personne pourrait piocher des briques. C’est une hypothèse que nous testons cette année, et qui est un sujet de recherche de la communauté scientifique depuis une dizaine d’années. Ce serait le même parcours partout dans le monde, et pour des personnes de tous âges. Je suis convaincu que ce parcours ne dépend pas de l’âge, des cultures ou des diplômes, mais est plutôt lié à la manière dont le cerveau interagit avec lui-même et avec l’extérieur.

Je me demande aussi : jusqu’à quel point peut-on digitaliser un parcours d’orientation professionnelle ? Notre ambition chez JobTeaser, c’est de pouvoir faire passer à l'échelle le sujet de l’orientation. C’est indispensable si nous voulons donner leur chance au plus grand nombre de se démarquer. Cela ne passe pas forcément par la digitalisation du parcours carrière en entier, car nous portons la conviction que certaines phases de l’accompagnement doivent être effectuées en physique plutôt qu’en virtuel !

🖊️Nous avons publié récemment les résultats de notre étude “Préparer la nouvelle génération à l’évolution du travail” en partenariat avec WISE et IPSOS. S’il y avait 1 résultat que tu souhaiterais souligner (surprenant, inquiétant, ou qui confirme quelque chose que tu as toujours pensé) : quel serait-il ? Pourquoi ?

Sans hésitation, c’est la différence perçue sur l’importance des soft skills. Les étudiants n’ont pas du tout pris la mesure de l’importance des soft skills, par rapport à ce que déclarent les recruteurs ! Il faut remédier à cela, et les aider à en faire une force.

🖊️ Un conseil à nos lecteurs des Services carrières ?

Toujours délicat de donner des conseils à des personnes qui connaissent extrêmement bien leur métier ! S’il fallait que j’insiste sur un point, ce serait rester extrêmement attentifs à la forte évolution du monde du travail. Encourager les étudiants à être ouverts au monde, adaptables et apprendre tout au long de leur vie permettra aux jeunes de trouver leur place dans un monde qui évolue rapidement.

Publié par
Sara Chatterjee
Partager

Articles suivants

[Étude de cas] Comment l'Université de Manchester garantit l'égalité des chances des étudiants et jeunes diplômés

Nous avons rencontré Andrew Whitmore, Senior Careers Manager à l'Université de Manchester, pour parler de la manière dont le service carrières de l'université accompagne les étudiants issus de milieux défavorisés.

Sara Chatterjee
11 janvier 2019
Lire
Le guide du débutant pour monter un service carrières performant

Votre établissement n'a pas de services carrières établi ? Voici une liste de ce que vous pouvez faire, étape par étape, pour le lancer.

Lexane Sirac
9 octobre 2018
Lire
L’essentiel du Career Services Day 2018

Revivez l'essentiel du Career Services Day 2018 et téléchargez les présentations de la journée.

Lexane Sirac
22 juin 2018
Lire